J’ai la chance d’avoir beaucoup de temps libre. Et j’ai la chance d’avoir mon hobby comme métier. Alors il m’arrive de participer à des appels d’offres qui demandent des créations graphiques « gratuites ». En gros, on demande aux candidats de faire leur travail, leur métier, de mettre en pratique leur talent, leur expérience, leurs idées et leurs moyens pour donner le choix à l’acheteur (public) qui attribuera son marché au candidat qui aura eu sa préférence. Du bénévolat, donc.

On vit dans un monde qui ne valorise pas trop les prestations intellectuelles. On ne peut pas toucher une idée, elle ne nécessite pas un investissement physique, comme l’achat de matières. On ne peut pas non plus la manger, ni en entasser plein dans un placard. Alors on se dit qu’on peut demander à des professionnels de « donner » leurs idées, comme ça, sans rien en échange à part une petite chance de, peut-être, remporter un marché.

Mes idées, c’est mon fond de commerce et ma marchandise. C’est cela qui me permet de gagner ma vie depuis 2007. Rien d’autre. Le produit final, qui peut être une affiche, un flyer, ou un catalogue, n’est que la concrétisation de mes idées, leur matérialisation dans notre monde physique. Mais sans mes idées, il n’y aurait que des pages blanches. Et mes clients ne me paieraient pas pour que je leur livre des pages blanches.

 

En transposant ce principe de travail spéculatif à un autre métier, on se rend très vite compte du ridicule de la chose : vous est-il déjà venu à l’esprit d’aller dans un restaurant, de demander à ce que l’on vous serve tous les plats de la carte, et de ne payer que pour celui que vous avez préféré ? Impensable, non ?

 

Un autre cas surréaliste : vous voulez faire construire votre maison. Allez-vous demander à 3 maçons d’en construire une, et vous paierez seulement pour celle que vous préférez ? http://monmacon.tumblr.com/

 

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Du point de vue de l’acheteur, qu’apporte le travail spéculatif ? Avoir un nombre potentiellement illimité de super propositions de professionnels ultra-motivés parmi lesquelles choisir librement ? Je ne pense pas.

Pour schématiser vite fait : un graphiste est comme tout le monde, il a besoin de manger. Pour cela, il lui faut de l’argent. Et oui. Comment gagne-t-il de l’argent ? En travaillant pour des clients qui le paient. Bien sûr, un client qui paie attend un certain niveau de qualité, une implication, de la disponibilité. Donc, sur la to-do list du graphiste, qui sera en tête : le client qui paie, ou l’acheteur public qui ne paie pas (encore et ne paiera peut-être jamais) ?

Conséquence : quand le graphiste trouve une demie heure pour remplir la paperasse inhérente à tout marché public, et pour faire une proposition graphique pour laquelle il n’a aucune garantie d’être payé, que risque-t-il d’arriver ? Bâclage ! Et l’acheteur public se retrouve à devoir choisir parmi une myriade de propositions issues soit du recyclage d’anciens travaux non utilisés (en ces temps, c’est plutôt bien vu, me direz-vous), soit du manque de motivation. Dans tous les cas, des offres pas forcément très qualitatives, qui ont cruellement manqué d’échanges et de réflexion entre les deux parties.

Le prétexte couramment utilisé est de vouloir juger la créativité des candidats. N’est-il pas plus simple, pour ce faire, de se référer aux portfolios, remplis de produits véritablement finis, conçus avec amour et respect mutuel, fruits d’une véritable communication et d’une grande attention ?

J’ai moi-même participé à grand nombre de ces appels d’offres. Parfois avec succès, parfois non. Je m’apprête à le faire à nouveau au moment-même où j’écris ces lignes. Tout simplement parce que j’aime mon métier, et que créer est pour moi loin d’être une torture, c’est un plaisir. Pour autant, ces pratiques ne bénéficient réellement à personne, si ce n’est aux débutants qui sont contents d’avoir de quoi remplir leur portfolio, dont ils ne savent pas encore qu’il ne leur sera pas d’une grande utilité tant que le travail spéculatif existera.


 

A lire : http://www.nospec.com/
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